Les poèmes préférés de Jean Desseigne

Mes poèmes préférés : ils font partie de ceux que j’aimais à réciter. Ils me relient « aux poètes du monde » comme l’écrit Hubert Haddad dans sa préface.

 

 

Guillaume APOLLINAIRE

 Marizibill

 

Dans la Haute-Rue à Cologne

Elle allait et venait le soir

Offerte à tous en tout mignonne

Puis buvait lasse des trottoirs

Très tard dans les brasseries borgnes

 

Elle se mettait sur la paille

Pour un maquereau roux et rose

C’était un juif il sentait l’ail

Et l’avait venant de Formose

Tirée d’un bordel de Changaï

 

Je connais gens de toutes sortes

Ils n’égalent pas leurs destins

Indécis comme feuilles mortes

Leurs yeux sont des feux mal éteints

Leurs cœurs bougent comme leurs portes

 

in Alcools. Gallimard,1977. (Poésie).

 

Antonin ARTAUD

Le bar

 

Il y aura encor de petits bars canaille

Avec des viandes d’Extême-Orient

Pour abriter ce nouvel an.

 

De petits bars avec des marins légendaires

Dont les pipes consumeront d’anciens poisons

Des bars légers avec les fumées qui les gonflent

De petits bars évanouis dans l’aube claire.

 

Des bars où tourne le soleil et son train

Dans la laque rougie et profonde des verres ;

Des bars aux tables animées, aux vitres mortes

Où ne trempera pas le nez des facultés.

 

Car il y a d’autres poisons pour corroder

L’Arbre Vivant de nos fibres près d’éclore,

Il a des vins violents comme des catastrophes

Que n’ont pas secrétés les vignes d’ici-bas.

 

Salut ô bar qui nous délivres des poisons

Des misères et des douleurs et des alarmes

En nous jetant dans la nudité de nos âmes

Sur des grèves où les tourments n’arrivent pas.

 

Un silence te garde et nous protège, un froid

Silence où ne s’égare pas la médecine,

Un silence qui nous guérit dans la morphine

Sans ordonnances ni décrets.

 

in Poètes maudits d’aujourd’hui : 1946-1970. P. Seghers, 1972.

 

Paul CHAULOT

Au plus calme

 

C’était ici. Un novembre sans hâte,

le ciel rivé aux socles de la brume.

Un vol de migrateurs y pesait un instant

de tout le poids de son hautain message.

 

C’était ici. Tour à tour enclos

et libre élan de la terre boueuse,

la campagne hésitait au déclin de sa tâche

entre l’absence et le sursaut rebelle.

 

C’était ici. Le jour tenait aux arbres

comme un fruit desséché dans l’attente du vent.

Il nous fallait déjà en supputer la chute,

déjà la vivre en son bref dénouement.

 

C’était ici, ô mes très vieilles peurs

que vous m’avez révélé à ma nuit.

 

In Présent de Paul Chaulot. Noah, 1980.

 

Mohammed DIB

Calme

 

Il restait devant.

Debout. A découvert.

L’eau du miroir dormait.

 

Et l’autre

Aussi calme, aussi seul

Il restait devant.

 

Tous deux calmes. Et,

Ce calme d’eau entre eux.

Ce calme de choses calmes.

 

Le calme sourire.

Le calme feu d’étoiles

Que tiraient leurs yeux.

 

In L’Enfant-Jazz. Ed. de la Différence, 1998. (Clepsydre).

 

Bernard DIMEY

Les imbéciles

 

L’imbécile de bonne souche

Mesure six pieds de hauteur,

Il peut exprimer par la bouche

Le plaisir comme la douleur.

N’ayant ni plume ni pelage

Contre la froidure ou le vent,

Il couvre son corps de lainages

Qu’il appelle des vêtements.

Selon de très anciens grimoires

La peste en a tué beaucoup,

Il se reproduit sans histoire

De la même façon que nous.

 

Il existe des imbéciles

De toutes sortes, évidemment.

On en rencontre dans les villes,

A la campagne également.

Dieu vous préserve de sa rage

Si vous le blessez par hasard.

Il est terrible quand il charge,

N’attendez pas qu’il soit trop tard,

Car à l’encontre des panthères

Dont ils ont la férocité,

Les imbéciles sur la terre

Vont et viennent en liberté

 

Les imbéciles ont des femmes

Et leurs femmes ont des amants,

Ce qui provoque bien des drames,

Comme chez l’homme, exactement.

Il en est qui font des affaires

Et qui se déchirent entre eux,

D’autres qui rêvent solitaires,

Ce sont les imbéciles heureux.

Que chacun de vous se rassure,

Car si ce monstre fut légion,

Je vous dois la vérité pure :

Il n’y en a plus dans la région.

 

In Je ne dirai pas tout. Christian Pirot, 1991.

 

Paul ELUARD

Je t’aime

 

Je t’aime pour toutes les femmes que je n’ai pas connues

Je t’aime pour tous les temps où je n’ai pas vécu

Pour l’odeur du grand large et l’odeur du pain chaud

Pour la neige qui fond pour les premières fleurs

Pour les animaux purs que l’homme n’effraie pas

Je t’aime pour aimer

Je t’aime pour toutes les femmes que je n’aime pas

 

Qui me reflète sinon toi-même je me vois si peu

Sant toi je ne vois rien qu’une étendue déserte

Entre autrefois et aujourd’hui

Il y a eu toutes ces morts que j’ai franchies sur de la paille

Je n’ai pas pu percer le mur de mon miroir

Il m’a fallu apprendre mot par mot la vie

Comme on oublie

 

Je t’aime pour ta sagesse qui n’est pas la mienne

Pour la santé

Je t’aime contre tout ce qui n’est qu’illusion

Pour ce cœur immortel que je ne détiens pas

Tu crois être le doute et tu n’es que raison

Tu es le grand soleil qui me monte à la tête

Quand je suis sûr de moi.

 

In Derniers poèmes d’amour. P. Seghers, 1972.

 

Eugène GUILLEVIC

Face

 

Pays de rocaille, pays de broussaille – rocs

Agacés de sècheresse

 

Terre

Comme une gorge irritée

Demandant du lait,

Femme sans mâle, colline

Comme une fourmilière ébouillantée

Terre sans ventre, musique de cuivre :

Face

De juge.

 

Du bouton de la porte aux flots hargneux de l’océan,

Du métal de l’horloge aux juments des prairies

Ils ont besoin.

 

Ils ne diront jamais de quoi,

Mais ils demandent

Avec l’amour mauvais des pauvres qu’on assiste.

 

Il ne suffira pas

De se presser contre eux avec des lèvres bonnes

Et de sourire.

 

C’est davantage qu’ils veulent pour les mener à bien

Où la vengeance est superflue.

 

Des milliers d’yeux jaunes luisent dans la forêt,

Me réclament le sang.

 

Que je ferme un instant les yeux,

Ils s’abattront sur moi,

Ils me dissoudront dans l’humus

Où depuis toujours

Je sens mon odeur.

 

In Terraqué. Gallimard, 1968. (Poésie).

 

Pierre REVERDY

Toi ou moi

 

Endormi dans cette chambre

Il n’ose se réveiller

La peur ferme son rêve noir

Et ses membres

Ne peuvent plus le soutenir

Je t’abandonne il faut partir

Si l’on n’aime bien que soi-même

Je te laisse parce que je t’aime

Et qu’il faut encore marcher

Un jour nous nous retrouverons peut-être

Où se croisent les souvenirs

Où repassent les histoires d’autrefois

Alors tu reviendras vers moi

Nous pourrons rire

Un espoir à peine indiqué

Sous le vent une plainte amère

La voix qui pourrait me guider

A mon approche va se taire

Dans la rue bordée de chansons

Qui jaillissaient par les fenêtres

Au coin des dernières maisons

Nous nous regardions disparaître

In Sources du vent. Gallimard, 1971. (Poésie).

 

Paul Verlaine

Il pleut doucement sur la ville (Arthur Rimbaud)

 

Il pleure dans mon cœur

Comme il pleut sur la ville ;

Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon cœur ?

 

ô bruit doux de la pluie

Par terre et sur les toits

Pour un cœur qui s’ennuie

ô le chant de la pluie !

 

Il pleure sans raison

Dans ce cœur qui s’écœure.

Quoi ! nulle trahison ?…

Ce deuil est sans raison.

 

C’est bien la pire peine

De ne savoir pourquoi

Sans amour et sans haine

Mon cœur a tant de peine !

 

In Fêtes galantes. Romances sans paroles. Gallimard, 1973. (Poésie).