Jean Desseigne par lui même…

 

« Je ne veux justifier ma vie que par ma vie »

 André Frénaud

« Je suis né le 26 janvier 1929 à Poissy (78) comme Saint-Louis…J’ai passé mon enfance en Bretagne à Ploërmel puis mon père qui était avoué (officié ministériel) s’est installé à Wassy (52) en 1944. J’avais 15 ans : mon adolescence et le début de ma vie d’adulte se sont passés dans cette toute petite ville de Province avec les amis, les premiers flirts : la grande distraction, c’était d’aller au cinéma. Je n’ai pas fait d’études, j’étais assez récalcitrant à la discipline des frères de La Mennais mais j’étais bon en français et j’aimais bien les rédactions… Par la suite, j’ai passé une capacité en droit.

Je viens d’un milieu familial très conservateur à la culture classique. J’aimais dénicher « à l’instinct » en librairie des auteurs dont les livres correspondaient à ma sensibilité et j’ai découvert d’autres horizons : Simenon, Camus (l’Etranger et l’homme révolté), la littérature contemporaine américaine qui m’a beaucoup marqué : Faulkner, Hemingway, Dos Passos, Steinbeck… et qui allait de pair avec la découverte du cinéma américain.

J’aimais les maximes et je gardais en mémoire certaines phrases comme des porte-drapeaux pour ma vie : « l’espoir est un instinct que seul peut tuer le raisonnement de l’esprit ».

Je me suis beaucoup intéressé aux travaux de Jung et de Freud et à leur joute intellectuelle ; à l’œuvre de certains penseurs mystiques comme celle de René Guénon.
Ces dernières années, j’ai lu et relu l’œuvre philosophique de Gaston Bachelard, notamment La poétique de l’instant. Sur les planches où sont rangés mes compagnons de lecture et de méditation, j’ai aussi à portée de main, une dizaine des œuvres de Marcel Arland dont j’apprécie la qualité d’écriture et le charme. C’est Terre natale qui m’a ouvert la porte de la demeure littéraire de Marcel Arland.

Toute ma vie j’ai adopté une posture de marginal, d’anti-conformiste avec un esprit volontiers provocateur. On aurait pu parfois me qualifier d’anarchiste… de droite, de gauche ? Je n’ai jamais voulu correspondre à une étiquette, ni cautionner une idéologie quelconque.

L’humour a beaucoup compté : façon Bedos, façon Devos. J’aimais beaucoup jouer avec les mots, créer de petits sketches ou des chansons « baroques ». Le sport a eu une action tonique voir mystique dans ma vie. Surtout la course à pied. Je courrais par tous les temps en forêt du Gorgebin et je me sentais en harmonie avec la nature. A l’arrêt, il m’arrivait de m’appuyer le dos contre un arbre comme si je voulais en sentir battre l’âme.

Cette bonne condition physique m’a permis de me livrer aux délices de « l’heure ambrée » selon Francis Scott Fitzgerald…

Je me suis marié en 1950 avec ma première femme Hélène qui était professeur d’enseignement général et j’ai eu trois fils : Laurent, François et Bruno. J’ai divorcé et me suis remarié en 1956 avec ma deuxième femme Sylvette qui était institutrice et j’ai eu une fille Sophie. Nous avons vécu en Algérie de 1954 à 1962. C’est à cette époque que je suis devenu ami avec l’écrivain algérien Mohamed Dib.

Nous sommes revenus nous installer en 1963 à Chaumont (52) où je vis encore aujourd’hui.

Professionnellement ma principale activité a été de vendre des ouvrages juridiques pour le compte des éditions JurisClasseurs.

 

 

 

Sa rencontre avec la poésie

 

« Comment je suis devenu poète ? C’était en 1961 en Algérie. Je visitais des écoles dans le cadre de mon travail de courtier en libraire et ma journée avait été marquée par les yeux magnifiques d’une institutrice… En revenant en bus de cette tournée : une « voix » m’a dicté mon premier poème, Je voudrais garder ma joie (recueil Les Saveurs oubliées). J’étais

 bouleversé, j’en aurais pleuré de joie ! J’ai aussi eu le sentiment que le poème me donnait la compensation de l’amour non vécu…

 

L’amour est un thème récurrent dans ma poésie. L’émoi de l’amour était souvent pour moi lié aux eaux dormantes des étangs… Le thème de la nature est également très important. A l’âge mûr, quand l’amour meurt, l’amour de la nature perdure. Je voyais assez la nature selon la symbolique maçonnique dont le Créateur est le grand architecte de l’univers.

 

La ville de Wassy était une cité ouvrière, même si l’industrie des fonderies était déclinante. J’étais sensible au quotidien des êtres, aux hommes de peine assis sur les marches devant la porte de leur maison. Tous les êtres nous interpellent. Nous sommes pareils à un mur de pierres sèches : c’est l’ensemble des pierres qui forment le mur.

La nostalgie fait partie intégrante de ma poésie, j’ai un véritable culte de la nostalgie ! Ce n’est pas la tristesse, pas le chagrin. La nostalgie demeure comme un espoir. Elle embellit les souvenirs. Elle nous rappelle les heures passées qui ne reviendront plus mais qui gardent leur sel de vie.

La poésie a été pour moi une ligne de conduite qui m’as permis de suivre mon chemin, qui a éclairé ma route comme une lumière positive.

 

J’ai voulu associer dans mon écriture poétique simplicité et musicalité. Mes poèmes sont à la portée de tout le monde. Pour moi le poète a une mission essentielle qui est d’expliquer aux autres ce qu’ils ressentent.

 

Un poète dans la cité

 

J’ai consacré beaucoup de temps à lire de la poésie : Paul Verlaine, Guillaume Apollinaire, Paul Eluard, René Char, Antonin Artaud, Pierre Reverdy, Eugène Guillevic, Paul Chaulot, Bernard Dimey, Mohamed Dib, Jean Orizet, comptent parmi mes poètes préférés.

 

J’ai été lauréat du prix littéraire du Conseil Général de la Haute-Marne en 1972.jean desseigne agé

 

En 1981, j’ai participé à la bibliothèque de Chaumont à la 1ère fête nationale de la poésie initiée par Jack Lang.

Pendant 4 ans, de 1982 à 1986, j’ai participé à des récitals poétiques à la M.J.C. de Saint-Dizier. En duo, nous disions nos poètes préférés, entrecoupés de quelques uns de nous même. Nous ne manquions jamais de dire quelques poèmes de Louis Aragon, de Paul Eluard, d’Eugène Guillevic…des grands crus.

 

De janvier 1998 à août 2006, j’ai tenu une chronique poétique dans l’Affranchi hebdomadaire d’informations locales de Chaumont. J’ai partagé mon goût de la poésie avec les chaumontais et chaumontaises à travers une rubrique hebdomadaire dans laquelle j’ai présenté plus de 400 poètes de tous horizons littéraires et de tous pays, connus et moins connus. La maxime du jour venait compléter cette chronique.

 

Hubert Haddad, écrivain-poète en résidence à la ville de Chaumont de 2003 à 2006, m’a interviewé à la librairie Apostrophes le 16 mars 2006, lors d’une soirée intitulée « poésie surprise ». Cela a été un échange de point de vue entre deux poètes qui avaient immédiatement sympathisés.

 

Aujourd’hui, à 83 ans, je n’écris plus de poésie…la voix venue d’ailleurs s’est tue…, mais la poésie fait toujours partie intégrante de ma vie. »

Jean Desseigne s’est éteint le 24 octobre 2014 à l’âge de 85 ans.

 

 

 

 

 

 

propos recueillis par Sophie Desseigne – janvier 2012.